Don Juan

J'ai rencontré Don Giovanni

L'homme blasé par excellence

Celui qui vous dit je t'adore

Quand il vous séduit

Puis qui disparaît sans un mot

Une fois sa conquête éprise

J'ai rencontré Don Giovanni

L'homme lâche par définition

Celui qui vous captive

Quand il vous invite

Puis qui ne sait plus parler

Une fois qu'il est trop occupé

J'ai rencontré Don Giovanni

Le séducteur par défaut

Celui qui vous promet la lune

Quand il est avec vous

Puis qui s'évapore sur un autre continent

Une fois qu'il est blasé

J'ai rencontré Don giovanni

L'homme cultivé en apparence

Celui qui vous complimente

Quand il vous pourchasse

Puis qui critique tout et tout le monde

Une fois qu'il se sent libre

J'ai rencontré Don Giovanni

L'homme qui manipule même les pierres

Celui qui vous admire sans retenue

Les tous premiers jours

Puis qui vous regarde avec mépris

Une fois qu'il est lassé

J'ai rencontré Don Juan

L'homme qui ne vit que de liaisons

Celui qui ne pense qu'à son plaisir

Et qui n'a même jamais connu le mot amour

Puis qui vous ignore royalement

Comme si vous n'aviez jamais existé

Emmanuelle de Dardel

Mélancolie, Anne Isler-Hildenbeutel

Un soir d’été tout bascula,
Le voile sombre de la mélancolie assombrit ses yeux.

La tourmente,
Les mots qui essaient de se dire,
Le cœur qui chavire.

Comment espérer encore ?

Une étincelle de lumière a fécondé le réel.

Douceur, patience, ouverture :
Descendre au fond de la douleur, de la peur,
Remonter grandie, fortifiée par le trésor de nos différences.

Anne Isler-Hildenbeutel, Invitation au voyage, Mandalas et poésie, Hauterive, Suisse, éditions Attinger, 2014

Le lac gelé, Philippe Godet

La froidure persévérante
Régnant sous un ciel bas et gris,
Le lac, comme en mil huit cent trente,
Un beau matin se trouva pris.

Viens hardiment et te promène,
Neuchâtelois timide, accours !
La glace a plus d’une semaine
Et porte les poids les plus lourds :

J’en veux pour preuve principale
Le fait qu’au mépris du trépas,
La police municipale
Fit l’épreuve – et n’enfonça pas !

Donc, on patine fort à l’aise,
Et les gens sont émerveillés
Depuis la Béroche à Saint-Blaise,
– Hormis les bateliers.

On voit des familles complètes
Se risquer à cent pas du bord,
Et ce sont des jeux et des fêtes
Ainsi qu’aux rivages du Nord.

Tout au loin sur la morne plaine,
Quelques patineurs aguerris
Semblent, dans la brume incertaine,
Des points noirs sur l’horizon gris…

(Le Cœur et les Yeux.)

Philippe Godet (1850-1922), in Poètes de Suisse romande, Lausanne, éditions Rencontre, 1964, p. 48-49