si j'en- chaîne les mots c'est pour briser mes propres chaînes j'écris à seule fin de recueillir tous mes débris d'unir le feu et l'eau j'écris à main levée les yeux fermés à perdre haleine en aval en amont j'attise mon brasier
Vahé Godel, in La poésie en Suisse romande depuis Blaise Cendrars, Paris, Anthologie Seghers, 2005
Mes yeux s'en sont allés derrière une brunette qui passait.
Était de nacre noire, était raisin violet. De sa traîne de feu elle a fouetté mon sang.
Après toutes les filles je vais toujours ainsi.
Une blonde est passée telle une plante d'or en balançant ses charmes. Et ma bouche s'est faite vague qui s'en allait décharger des éclairs de sang sur sa poitrine.
Après toutes les filles je vais toujours ainsi.
Mais vers toi, sans bouger, sans te voir, ma lointaine, mon sang, mes baisers volent, ma brunette et clairette, ma grande et ma petite, ma vaste et ma menue, ma jolie laideronne, faite de tout l'argent et faite de tout l'or, faite de tout le blé et de toute la terre, faite de toute l'eau des vagues de la mer, faite pour mes deux bras, faite pour mes baisers, faite, oui, pour mon cœur.
Pablo Neruda, Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée, Poésie/Gallimard, 1998
Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain, Étendre ses désirs comme un profond feuillage, Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage, La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face, Boire le sel ardent des embruns et des pleurs, Et goûter chaudement la joie et la douleur Qui font une buée humaine dans l'espace !
Sentir, dans son cœur vif, l'air, le feu et le sang Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre ; - S'élever au réel et pencher au mystère, Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise, Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l'eau, Et comme l'aube claire appuyée au coteau Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...