Son altesse le chat du Chanet

En partant, elle avait décidé de se garer près des gorges. Pas question d'aller à la gare. Il était déjà tard. Près de l'usine du Chanet, elle croise une famille, puis une femme avec un chien. Et plus loin, le fameux chat roux princier. Elle n'a pas pu s'empêcher de prévenir la femme qu'un félin la poursuivait. La promeneuse a esquissé un très léger sourire, une sorte de rictus qui se voulait aimable. Et effectivement, le chat roux majestueux, tout à son affaire, déambulait avec une grâce sans pareille, sur le bord d'une Areuse tout aussi grandiose. Ce chat était fait pour régner sur ce monde, se dit-elle à cet instant. On ignorait de quelle affaire il s'était chargé, l'important était sa balade au centre de l'allée, pour se présenter à ses sujets humains et canins.

Le voyage retour

Le voyage retour s'annonçait intéressant et stimulant. Le train était plein, même en classe affaires et j'étais aux premières loges pour participer indirectement à toutes les interactions. Les gens fixés sur leur téléphone intelligent n'étaient guère surprenants. La discussion entre voisins était agréable. Celui à ma droite corrigeait les rapports ou mémoires de ses étudiants. J'ai d'ailleurs hésité à lui demander dans quel domaine il travaillait. Pas par curiosité mal placée, plutôt pour manifester mon intérêt. Peu de gens sortaient de l'ordinaire, si ce n'est cet homme habillé à la mode des années 70 et tout juste retraité de son poste de professeur d'art dramatique. C'est à la toute fin du voyage qu'il a révélé son côté subversif, en tirant de sa malette des trésors sans nombre, et en réalisant un maquillage outrancier fait à la va-vite, de gros sourcils peints en gris souris, des pommettes grossièrement soulignées de rose, du gloss rose tendre étalé sur les bras, sans oublier sa perruque aux longs cheveux filasses rarement soignés retenus par un bandana psychédélique aux tons orange et brun assorti à sa tenue. Il ne se doutait pas que je pouvais l'observer du coin de l'œil par les fenêtres du train jaune, qui se faisaient miroir magique alors que la nuit commençait à tomber. C'est alors que j'ai empoigné mon propre téléphone intelligent, l'air de rien, pour y noter cet épisode d'un trait, me laissant emporter par la grâce de cet instant peu commun, entre l'ordinaire évident d'un voyage en train et la succession improbable de personnalités attachantes avec qui j'aurais voulu continuer le voyage de la vie.