au bord

au bord

au bord du gouffre

au bord du monde

elle a déjà sauté

si souvent

pour cueillir des étoiles

pour naviguer sur les nuages

pour trouver son soleil

pour écrire en paix

pour chanter dans la forêt

pour partir loin de toi

pour dormir ailleurs

pour danser pieds nus

pour écouter ton âme

pour repeindre les arcs-en-ciel

et créer de nouvelles étoiles

quand les hommes puissants

s'acharnent innocemment

à détruire des vies

à détruire le monde

- Emmanuelle de Dardel



Tableau de Friedrich Dürrenmatt, au Centre Dürrenmatt Neuchâtel

La terre qui danse

Quand je danse, danse en tournant,
Les marronniers rient de ma danse,
Mais je vois au bout d'un moment
Les marronniers qui vont dansant.

Les pommiers font des révérences,
Les bouleaux quittent le verger,
Les voilà dans le ciel léger,
Moi, je danse, danse en cadence.

La maison penche et se balance,
La fontaine court, le pré vert
Grimpe dans un nuage clair!
Toute la terre danse, danse,

Toute la terre est à l'envers!

Emilia Cuchet-Albaret (1881-1962), in Poètes de Suisse romande, Lausanne, Ed. Rencontre, 1964

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bleu intense

un grand ciel bleu intense
orne enfin cette vallée
assombrie tout l’hiver
et fait rire à nouveau

les allées et venues
reprennent peu à peu
en de multiples sens
et deviennent chargées

partout, dans les recoins
sur les hautes maisons
un éclat de lumière
jaillit devant nos yeux

les jardins prennent vie
d’un simple ciel tout bleu
la lumière éclairant
chaque brin d’herbe tendre

il est temps aujourd’hui
d’accueillir cet or pur
qui réchauffe le cœur
et illumine l’âme

- Emmanuelle de Dardel, hiver 2019

nuage d’oiseaux

nuage d’oiseaux

un nuage d'oiseaux

s'élance vers l'aurore

pour danser avec l'infini

et rencontrer l'impossible

un chant d'espoir frissonne

le coeur des hommes sensibles

résonne dans le ciel parsemé de nuit

- Emmanuelle de Dardel

©️ poésie et photographie

Pipilotti Rist, Pixelwald Turicum, Kunsthaus Zürich

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éternité

éternité

quand l'éternité s'efface

respirer encore

les parfums des arbres

mêlés à ceux des rives

en un accord délicat

c'est ici que vivent les oiseaux

à la lisière du ciel

- Emmanuelle de Dardel

©️ poésie et photographie

Lettre ouverte

Lettre ouverte

Cher Monsieur Jean S.,

Permettez-moi de vous adresser cette lettre ouverte. Aujourd'hui, nous apprenons qu'une poétesse a reçu le Prix Nobel de littérature 2024. J'emploie à dessein le mot poétesse, qui désigne le poète de sexe féminin. Lorsque nous nous sommes rencontrés, lors de votre conférence sur les poètes francophones, en février 2024, j'ai lu votre feuille de route et vous ai dit doucement : "il n'y a pas beaucoup de femmes". Ce à quoi vous m'avez répondu : "oh vous savez, il n'y a pas beaucoup de femmes qui écrivent de la poésie".

Cela fait plus de 6 mois et j'en reste profondément indignée. L'humanité compte autant d'hommes que de femmes pourtant et cela fait longtemps que les femmes sont actives dans le monde. Nous sommes ingénieures, conductrices, banquières, professeures... Et nous écrivons aussi. Beaucoup de poétesses ont laissé des poèmes aussi inoubliables que ceux de Baudelaire et Rimbaud.

Connaissez-vous Pernette du Guillet, Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Madame Ackermann, Catherine Pozzi ? Elles figurent dans l'Anthologie de la poésie française, d'André Gide, bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 1949. 5 poétesses pour 72 poètes. C'est à peu près le même ratio pour les Prix Nobel de littérature.

Pourtant le monde littéraire foisonne de poésies composées par des femmes. Andrée Chedid en fait partie. Il y en a beaucoup d'autres, dont les noms sont malheureusement moins connus, occultées par ce je ne sais quoi, cette idée qu'une poétesse est moins douée qu'un poète. Alors de grâce, la prochaine fois que vous parlerez poésie, parlez aussi des poétesses. Les petites filles du monde entier vous souriront - qu'elles soient vos filles, vos petites-filles ou qu'elles vous soient étrangères. Et un sourire vrai vaut toutes les poésies.

Emmanuelle de Dardel

Edit : Merci à Marie-Eve Tschumi pour son article édifiant sur l'attribution des Prix Nobel.

NB. Prenez un moment pour lire un de mes poèmes préférés, de Sylviane Dupuis, une poétesse contemporaine.

Allégorie du poète

Tel l'empereur, chimérique 
collectionneur d'emblèmes, 
il se fabrique un jardin 
de mots 
pour y déverser l'univers 

et désignant du doigt 
l'invisible, 
veille à l'occulte alternance 
de l'eau, de la fange et 
du ciel.

- Sylviane Dupuis 

Han Kang, Prix Nobel de littérature 2024, librairie Mollat, https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:Han_Kang_-_2017.png

L’isolement, Alphonse de Lamartine

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports,
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi restè-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques